L’arbre : un forestier qui aime les champs

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Agroforesterie // Des arbres au milieu du blé, une hérésie ? Ça n’a pas toujours été le cas…

(Quatre vidéos à visionner dans cet article)

Article Justine Papin & vidéos Philippe Guilbert

 Ne jugeons pas l’arbre d’après son écorce, ni d’après sa place dans les cultures. « La grande majorité des écosystèmes naturels sont arborés, c’est une particularité de ne pas en avoir. Ils nous rendent service, ce n’est pas d’hier qu’on les a utilisés »..

Comme le rappelle Yves Gabory, directeur de Mission Bocage intervenu lors de la journée organisée par le Parc Naturel Régional Loire Anjou-Touraine le 22 juin dans le bouchardais, l’agroforesterie est une pratique ancestrale. Sa disparition s’est accélérée après la seconde guerre mondiale, lorsque mécanisation et remembrement ont fait de l’arbre une contrainte. La réflexion est alors à la spécialisation des territoires en monocultures performantes. Seulement, « aujourd’hui on n’est plus sur cette courbe de croissance, on n’arrive plus à progresser, explique Yves Gabory. Nos systèmes sont très basiques et simplifiés, il en existe des plus ingénieux et plus complexes associant plusieurs productions qui autorisent une marge de progrès énorme, avec une meilleure productivité et résistance aux aléas ». Si ces dernières décennies les ligneux ont plus souvent été synonymes de gêne, la tendance commence à s’inverser. L’arrachage devient en effet de plus en plus conditionné ; un revirement qui va de pair avec les enjeux actuels. Et les premiers résultats semblent prometteurs.

Témoignage: Philippe Cado éleveur laitier du bassin de la Manse explique son projet d’agroforesterie

 

Redonner une place à l’arbre

L’agroforesterie consiste à associer des arbres à une production agricole sur une même parcelle (grandes cultures, prairies, vignes, légumes de plein champ…). Des traces d’agroforesterie traditionnelle subsistent toujours comme les prés-vergers de l’Ouest ou pâturage-noyers dans le Sud. « On n’a jamais mis d’arbres pour le décor, souligne Yves Gabory, ils ont un but de production. On les replace en tenant compte des contraintes liées au passage des machines ». L’agroforesterie moderne est en effet repensée et en adéquation avec les exploitations actuelles. Production de bois, stockage de carbone, lutte contre l’érosion, habitat pour la faune auxiliaire, protection contre le vent… elle offre un large éventail de services et de synergies. « Une parcelle en agroforesterie produit plus qu’un assolement agriculture-forêt séparé » affirme son promoteur. Quant à l’impact de l’ombre des arbres sur le rendement, Yves Gabory est formel : « on peut enlever 50% de lumière aux cultures sans diminuer le rendement. »

Depuis trois ans, Bruno et Béatrice Meunier, agriculteurs en conversion bio à Crouzilles, consacrent 4 ha à l’association de cultures pérennes et annuelles.

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L’agroforesterie s’inscrit dans la continuité de leur démarche de tourisme vert à la ferme. Véritable autodidacte, Bruno Meunier n’a  demandé aucune aide pour implanter. Ses parcelles accueillent un panel d’essences adaptées à ses sols profonds : noyers communs et hybrides, cormier, alisier, érable sycomore, tulipier de virginie ou encore robinier faux-acacia, pour un coût d’environ 1€/plant sauf noyer hybride qui coûte 8€/plant. Tous sont plantés sur des lignes espacées de 26 mètres, correspondant à la largeur du pulvérisateur, pour une densité de 45 arbres/ha. « Le plus compliqué, c’est le découpage des parcelles pour la PAC ! » explique-t-il.

Une station trufficole à l’étude

Cinq hectares, il n’en faut pas plus à la chambre d’agriculture d’Indre-et-Loire pour installer un système agroforestier expérimental à Lémeré, mi-forestier mi-trufficole, propriété du conseil départemental. « Je suis fier d’avoir cette parcelle dans mon secteur affirme Jean-François Balavoine, animateur de la filière trufficole à la chambre. « Nous étudions les productions de niche que sont les truffes et le safran, en considérant leur impact environnemental ». Un état initial de la biodiversité effectué avant implantation en 2014 recense en effet la faune et la flore. « Le but est de refaire un point dans 10 ans, pour dégager les impacts positifs ou négatifs de l’agroforesterie sur la biodiversité.»  Diverses essences mycorhizées truffe du Périgord et truffe de Bourgogne s’alignent et devraient produire d’ici quelques années. Patience, ça pousse ! « Paradoxalement, en tant que production hypogée, la truffe est souterraine, mais c’est un champignon de lumière qui apprécient que les arbres ne se fassent pas d’ombre entre eux.»

 

Au cœur de la recherche

Au centre INRA Val de Loire à Nouzilly, on s’intéresse à la problématique du drainage. « La région compte beaucoup de surface drainées. L’agroforesterie sur de telles parcelles, ce qui peut être contre-intuitif, peut constituer un frein à son développement. Cette question n’a pas encore été étudiée scientifiquement, et fait donc l’objet d’un projet de recherche de la région Centre-Val de Loire, qui découle du programme SPEAL* » expliquent Benoît Luwez et Antoine Savoie, qui travaillent tous deux sur l’expérimentation. « Les parcelles implantées sont cultivées de façon conventionnelle pour que chaque agriculteur puisse se reconnaître. Le projet, financé par la région, dispose également d’un volet sélection participative des ligneux, une alternative aux programmes de sélection impossibles à mettre en place puisque trop longs et trop coûteux ». La sélection participative résulte de l’idée de Frédérique Santi du Centre INRA Val de Loire à Orléans, spécialiste de la sélection génétique des ligneux. Les essences utilisées sont celles adaptées à la région : cormier, alisier torminal, orme Lutèce, merisier et érable sycomore, alignés en rangs espacés de 40 m. Depuis 2014, le centre INRA Val de Loire de Nouzilly teste 3 modalités d’implantation sur parcelle drainée : perpendiculaire aux drains, parallèle ou sur les drains. Les défauts de drainage s’observeront sur les cartes de rendement établies lors des moissons successives. « Il est encore trop tôt pour détecter un quelconque effet arbre, mais la plateforme visitable lors de journées de formation, intéresse les agriculteurs. Ce n’est pas que de la recherche fondamentale, il y a des actions concrètes sur le développement de l’agroforesterie ». Il reste beaucoup à découvrir en matière de recherche. L’agroforesterie demeure un investissement à long terme. A l’INRA, le bois sera exploité dans une trentaine d’années. «A chaque projet sa spécificité, conclut Benoît Luwez chez un agriculteur le choix des essences est fonction de son terrain et de ses objectifs. »

*(sélection participative des espèces annuelles et ligneuses)

 

La région impliquée dans la filière

L’agroforesterie régionale reste encore confidentielle avec 150 ha de système intra-parcellaire répartis sur une trentaine d’exploitations, sur les 2,3 millions d’ha cultivés que compte la région. Elle parle désormais d’une seule voix, celle de l’Association d’Agroforesterie de la Région Centre-Val de Loiree (A2RC) créée en 2015, qui réunit l’ensemble des acteurs de la filière : agriculteurs, organismes de recherche et de développement agricole du territoire, experts en agroforesterie, collectivités et administration. Interlocuteur privilégié de la région, l’association se donne pour mission de coordonner le développement de l’agroforesterie tout en servant de liaison entre agriculteurs et recherche. L’A2RC travaille avec l’ensemble des partenaires à la promotion de l’agroforesterie. Cette dernière passe notamment par l’activation de la mesure 8.2 « mise en place des systèmes agroforestiers » dans le programme de développement rural régional (PDRR), dispositif d’accompagnement de l’Union Européenne décliné au niveau régional. « La mesure 8.2 permet un financement du projet à hauteur de 80% du coût total, ainsi qu’un suivi des plantations pendant 5 ans, financé à 100% » indique Christophe Sotteau, conseiller agroforestier et administrateur de l’association. « L’objectif est de créer une dynamique régionale pour avoir une action globale. L’activation de la mesure, permettant d’obtenir des fonds européens, crédibilise les pratiques agroforestières accorde une reconnaissance de cette pratique « revisitée ». La région et l’ensemble de la profession se sont positionnés en faveur de la mesure 8.2 qui devrait être opérationnelle début 2018. »

 

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